Commentaire culturel
Monument emblématique d’Istanbul, la basilique Sainte-Sophie fut pendant mille ans le plus grand édifice chrétien. Quand l’église précédente est détruite en 532 lors de la révolte de Nika, l’empereur Justinien décide d’en reconstruire une digne de la « Nouvelle Rome » refondée par Constantin le Grand en 330 et commanditaire de la première église dédiée à la Sagesse divine à cet emplacement. Moins de six ans plus tard, grâce au travail d’Anthémios de Tralles et d’Isidore de Milet, grands architectes qui dirigent 10000 ouvriers, s’élève une vaste nef (un quasi-carré de 70 m de côté) surmontée d’une coupole.
L’église est donc d’abord une prouesse et une révolution architecturale. Fini le plan rectangulaire hérité des basiliques romaines. Symboliquement, le carré, signe de l’humanité et de la terre, est désormais surplombé par un cercle qui manifeste l’infini, le divin, le Royaume. La prouesse tient à ses dimensions (30 m de diamètre et 56 m de hauteur) et à ce que les forces sont déportées sur quatre piliers rendus presque invisibles par la multiplication des absidioles qui répartissent le poids. Si le bâtiment est extérieurement austère, encombré de contreforts pour le stabiliser, il servira de modèle aux mosquées de l’empire ottoman tout entier. Dès 1453, en effet, alors que Constantinople est prise par Mehmet II et ses armées, l’église est transformée pour accueillir le culte musulman. Pour se conformer à l’interdiction islamique de ne pas représenter les êtres vivants, les magnifiques mosaïques byzantines sont alors recouvertes d’un badigeon.
Les mosaïques furent cependant redécouvertes au XIXème siècle, et pour certaines rénovées et présentées aux visiteurs quand Sainte-Sophie devient un musée, en 1935, lors de la laïcisation étatique menée par Mustafa Kemal Atatürk. Depuis 2020, l’édifice est redevenu une mosquée, mais la majorité des mosaïques reste visible, notamment dans les galeries du premier étage avec une belle Theotokos (Marie désignée comme « Mère de Dieu ») ou l’impératrice Zoé, qui datent des XIème et XIIème siècles. La Vierge à l’enfant du IXème siècle qui orne le fond de l’abside est cependant voilée, et la coupole avec son Christ pantocrator toujours recouverte de versets coraniques calligraphiés. L’influence islamique est aussi visible à travers le minbar et le mihrab, nécessaires au culte musulman, et aux écus verts accrochés aux quatre pieds de la coupole.
Commentaire spirituel
À force d’entendre parler de « Sainte-Sophie », on en oublierait presque l’origine de ce nom. En grec, sophia veut dire sagesse. La basilique la plus connue d’Istanbul est donc dédiée, comme les deux édifices qui l’ont précédée à cet emplacement, à la sagesse divine. Cette connaissance équilibrée, cette capacité de discernement, est effectivement un des attributs de Dieu dans le judaïsme. « Donne-moi la sagesse, assise près de toi » (Sg 9, 4) demande l’auteur du livre de la Sagesse, ouvrage de la Bible souvent attribué au roi Salomon. Le christianisme a repris cette tradition, faisant siens les livres des psaumes, des proverbes ou de l’Ecclésiaste. Saint Paul dit même que le Christ Jésus est « pour nous sagesse venant de Dieu » (1Co 1, 30). Une sagesse qui est l’un des sept dons du Saint-Esprit.